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La Cène à Emmaüs

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Illustration de l'actualité - cliquer pour agrandir

La Cène à EmmaüsCe tableau illustre un passage de l’évangile selon Saint Luc qui relate la rencontre, sur le chemin vers le village d'Emmaüs, de deux disciples anonymes avec Jésus, trois jours après la mort de ce dernier. Les deux disciples ne le reconnaissent pas et, arrivés au village le soir tombant, ils lui offrent l’hospitalité. « Quand il fut à table avec eux, il prit le pain, dit la bénédiction, le rompit et le leur donna. Alors leurs yeux s’ouvrirent, et ils le reconnurent, mais il disparut à leurs regards. » (St-Luc).
C’est le moment de la rupture du pain qui est ici représenté. Outre Jésus et les deux disciples, deux servantes complètent la scène. Celle de gauche, plus âgée, semble quelque peu indifférente alors que celle de droite, dont on ne voit que le visage, paraît porter de l’intérêt à la scène.

Attribuée autrefois à Giovanni Lanfranco (Parme, 1582-Rome, 1647), cette toile a été retrouvée en 2014 pendant la rénovation de l’Hôtel de Groesbeeck-de Croix – Musée des  Arts décoratifs. A l’instar de l’ «Etal de boucherie » de Federico Boselli, elle appartenait aux Amis de Musée des Beaux-Arts de Namur dont les collections échurent à la Ville lors de leur mise en sommeil, en 1955.

Comme pour le Boselli (jadis attribué à Giovanni Benedetto Castiglione), l’équipe scientifique du musée doutait de son attribution et s’est à nouveau tournée vers Benjamin Couilleaux, conservateur du patrimoine, directeur du Musée Bonnat-Helleu à Bayonne et spécialiste de la peinture italienne du 16e au 18e siècle.
Il écrit : "La composition, avec son cadrage resserré et ses figures à mi-corps, où le Christ occupe une position centrale entre les disciples stupéfaits, découle directement des deux toiles peintes de même sujet par Caravage respectivement en 1601 (Londres, The National Gallery) et 1606 (Milan, Pinacoteca di Brera). Il s’agit toutefois d’un caravagisme tardif, au clair-obscur modéré, quoique d’un naturalisme vigoureux et à la touche rugueuse. Le style même de l’œuvre et l’existence d’un tableau proche du même auteur sur le sujet incitent à y reconnaître une œuvre de Bernardo Keilhau (ou Bernhard Keil ; 1624 – 1687) artiste désormais bien connu grâce aux deux monographies que lui a conscrées, en 1988 et 2014, Minna Heimbürger."

Fils d’un peintre allemand travaillant pour Christian IV de Danemark, Keilhau reçoit sa première formation artistique avec Maarten Van Steenwickel (1595 – 1646), peintre à la cour de Copenhague. Son art gagne en maturité lorsqu’il fréquente l’atelier de Rembrandt à Amsterdam entre 1642 et 1644. Doté de ce solide bagage, Keil ouvre son propre atelier avant de partir en 1651 pour l’Italie, séjour qui l’amène à se convertir au catholicisme. Une première étape le mène à Venise où l’artiste peint des retables tels « La Vierge et saint Elie » pour les carmélites ou « La Vierge et saint Dominique » pour le réfectoire du monastère San Bartolomeo à Bergame ; son activité vénitienne comprend par ailleurs une production profane de portraits et de décors palatiaux. 

En 1656, Keil gagne Rome, où il réside jusqu’à sa mort. L’essentiel de sa production consiste en des scènes de genre peintes avec énergie et réalisme, des personnages isolés ou souvent en groupe s’adonnant à des besognes quotidiennes, comme la couture.
Keil privilégie dans son œuvre des figures populaires, vêtues d’habits épais, aux traits larges et marqués, transcendés par les jeux d’ombre et de lumière.

C’est ainsi qu’il traite le thème religieux de la Cène à Emmaüs, révélation du Christ ressucité apparaissant à deux disciples, dans une tonalité éminemment naturaliste. Outre le tableau de Namur, il existe deux œuvres de Keil sur le sujet.
La toile de la Galleria Pallavicini, datée avec circonspection par Minna Heimbürger vers 1652 – 1655, soit durant les années vénitiennes, constitue une libre réinterprétation d’une composition de Bernardo Strozzi, peintre génois arrivé à Venise en 1631.
Une autre « Cène à Emmaüs » de Keil a été acquise en 1879 par la Pinacoteca civica de Fermo (…). Le tableau de Fermo, à dater vers 1655 selon Minna Heimbürger, présente de nombreuses affinités avec celui de Namur. La gamme chromatique des deux tableaux devait être particulièrement proche à l’origine, comme l’a révélé la récente restauration du tableau belge : les étranges coloris brun vert des manteaux du Christ et du pèlerin en train de se lever résultent en fait de la dégradation du bleu de smalt employé par l’artiste, qui confère aujourd’hui cette impression de palette sourde de « La Cène à Emmaüs » de Namur.
Cette dernière, toutefois, est construite avec davantage de tension que la version de Fermo, produisant un effet narratif plus convaincant : le cadrage se resserre nettement autour du Christ, vers lequel tous les regards se tournent à l’exception de celui de la vieille servante, présentée de face, les yeux dans la pénombre.

Il faut rapprocher stylistiquement notre « Cène à Emmaüs », sa touche pâteuse et ses visages hâves, d’une série d’œuvres que Minna Heimbürger place vers 1660,  tels « La Paysanne bergamasque (Allégorie de la terre ou de l’eau) » de la Pinacoteca Civica de Reggio Calabria et « Le Martyre de saint Pierre » de l’église Saint-Pierre-Saint-Paul de Rueil-Malmaison. Elle peut donc être datée des années de maturité du peintre, moment où le « colorito » vénitien se confronte à une plasticité romaine dans des compositions toujours d’une grande tension dramatique. »

Monsù BERNARDO (Elseneur, Danemark, 1624 – Rome, 1687)
Peinture à l’huile sur toile, 121,5 x 172 cm (hors cadre)
Non signée, non datée
Hôtel de Groesbeeck-de Croix – Musée des Arts décoratifs

Bibliographie
COUILLEAUX, Benjamin : Keilau et Boselli : deux tableaux italiens inédits à Namur, dans Art Italies. La revue de l’Association des Historiens de l’Art italien, n° 25

 

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