Texte lauréat de la catégorie Non francophone

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Qui suis-je ?

 

Qui suis-je ?

Un épillet sur une plaine libre, mouvementé par le vent chaud de l’été ou un nuage planant au-dessus des plaines, n’ayant pas encore aspiré une seule goutte de sang, mais étant déjà dans l’attente de quelque chose.

Maintenant, je suis le gamin rempli de peur, se préparant à regarder pour la première fois dans les yeux de la mort.

Hier encore je sautillais dans la rivière avec mes amis et je courais après des chevaux dans les prairies ensoleillées, mes lèvres n’avaient pas encore senti la douceur des lèvres d’une femme, mais demain déjà, cette terre si chère à mon cœur connaîtra le gout de mon sang.

Je suis le canon, encore couvert d’huile, mon corps est chauffé par les rayons du soleil d’été et prêt à protéger la Meuse de tout ennemi qui s’opposera à la vie paisible de celle-ci.

Je suis l’oiseau argenté dans le ciel. Les Belges ont levé leurs têtes pour me voir planer, voir mes côtés lisses. Ils n’ont jamais vu quelque chose de pareil. Je vole et je rugis, j’amène la mort à ces personnes.

Je suis la fumée, je m’élève haut dans le ciel et je ne me soucie aucunement du fait que je suis la conséquence de l’explosion d’une bombe qui a emmené avec elle une dizaine de vies innocentes.

Je suis la rivière ; depuis longtemps je nourris et abreuve le plantes, les animaux et les hommes sur mes rives. Je leur donnais la vie, je suis pour la vie et la paix. Et maintenant, mes rives sont ravagées par les obus et le sang coule en moi. Mes ponts sont détruits.

Je suis Namur. Mes habitants, il y a de cela quelques semaines, se baladaient paisiblement, maintenant ils se cachent dans la terreur. Un grand nombre d’entre eux ont été bestialement fusillés.

Mes rues ont été envahies par les soldats allemands. Mes prisons ont été remplies de mes habitants en tant que prisonniers allemands. Les maisons et les routes dévastées. L’hôtel de Ville et les archives détruits. J’ai baissé la tête mais je ne suis pas mise à genoux.

Je suis la forêt de Dinant. Je couvre de mon feuillage vert de nombreux réfugiés, venus se sauver des cruautés des troupes allemandes. J’entends leurs pleurs, je vois leurs peurs et leur tristesse.

Je suis le cri de douleur sur les lèvres d’une jeune fille, les soldats allemands m’ont forcée à crier «Vive l’Allemagne», mais elle a juste pleuré dans le silence. Elle a été poignardée avec une baïonnette.

Je suis l’église de Dinant. Je suis très ancienne, j’ai vu beaucoup de peur et de violence, j’ai aussi déjà brûlé. Et aujourd’hui cela recommence. Le feu est si intense que mes cloches fondent telles des bougies. Je pleure pour moi, pour les centaines de maisons détruites autour ainsi que pour les plus de 600 habitants de Dinant qui viennent d’être fusillés.

Je suis le vieux peuplier, qui a poussé depuis plus d’une centaine d’années au bord de la Meuse. De ma place, je voyais comment une ville se créait, des humains naissaient et mouraient.

Toute ma vie je regardais dans les eaux de la Meuse et je voyais comment d’un petit arbrisseau fragile je me transformais en un arbre majestueux. Dans l’ombre de mon feuillage, les animaux et les hommes se sauvaient de la chaleur de l’été. Sur mes branches, les oiseaux faisaient leurs nids et nourrissaient leurs petits. Maintenant, je meurs. Mes branches sont cassées et brulées. Mon tronc est criblé de balles et mes racines sont déformées par les éclats d’obus.

Je suis la douleur.

Je suis la peur.

Je suis le monde au bout du pinceau, figé dans l’attente d’une nouvelle guerre.

Texte de Kira Volobueva

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